Conteur écolo en pays de Brocéliande

Louise

L

C’était une rue comme il en existe tant, perdue quelque part aux abords d’un centre-ville comme il en existe pas mal non plus. À ceci près que, dans cette rue, vivait Louise. Depuis de nombreuses années, elle était installée au deuxième étage de cet immeuble posé sur une crèmerie plutôt réputée. On aurait pu supposer que cela pouvait présenter quelques désagréments : des va-et-vient et surtout des odeurs mais il n’en était rien. À vrai dire, la présence du commerce avait participé au coup de cœur que Louise avait éprouvée lorsque, accompagnée par ses enfants, il lui avait fallu trouver un nouveau logement tandis qu’elle se retrouvait seule.

En pénétrant dans la salle à manger, elle avait aussitôt perçu une odeur qui l’avait menée 60 ans en arrière, lorsque les couloirs de son école s’emplissaient de l’odeur de lait chaud en fin de journée. Alors, elle s’était installée là pour faire durer le plaisir et nourrir les souvenirs…

Des souvenirs, son appartement en regorgeait. Partout figuraient des photos. Quelques-unes encadrées et clouées sur les murs au papier-peint désuet, d’autres éparpillées sur les meubles et étagères. On y voyait des visages d’enfants qui devenaient, au fil des illustrations, adultes. Et d’autres, plus récentes, montraient les enfants devenus adultes avec d’autres enfants…

Louise prenait plaisir à s’arrêter, au fil des jours, devant telle ou telle photo. Elle souriait, satisfaite de ces témoignages de bonheur qu’elle avait – un petit peu sans doute – contribué à créer.

Mais sur les murs de Louise figurait une autre fenêtre, plus vaste, impersonnelle certes mais pas moins émouvante : le monde. Le vaste monde. Ainsi, dans le salon s’affichait le Taj-Mahal qui se distinguait au milieu d’un ciel orageux. En face, on pouvait admirer, vues du ciel, les pyramides de Gyzeh, imposantes. L’exploration pouvait se poursuivre dans les couloirs comme dans les chambres et transportait les rares visiteurs d’un bout à l’autre de la planète.

Ces paysages, ces monuments, ces destinations demeuraient pour Louise un rêve qu’elle n’avait jamais concrétisé. La vie, les contraintes, les rencontres, les projets et les décisions qu’elle avait prises en avaient décidé autrement. À cette volonté qui bouillait en elle depuis son plus jeune âge s’était substitué l’Amour porté par une rencontre puis le fondement d’une famille qui lui avait tant apporté. Malgré tout, cet appel du large continuait de brûler en son fort intérieur et elle ne se lassait pas de feuilleter les magazines de voyages ou lire les récits de globe-trotters.

Un jour, une de ses lectures inspira Louise. Elle fut émue puis toute excitée lorsqu’elle réalisa que bien des voyageurs, par intérêt, parfois pour éviter de trop grosses dépenses, faisaient étape chez l’habitant. Cela leur permettait d’échanger avec des « locaux » comme ils étaient désignés et offrait l’occasion de partager leurs aventures. Alors, sans rien demander à personne, elle s’installa face à son vieil ordinateur et déposa sur un site une annonce afin de proposer la mise à disposition d’une chambre à tout voyageur ponctuel ou régulier qui passerait dans le coin…

Dans les jours qui suivirent, elle scruta avec impatience ses messages jusqu’à recevoir, avec émoi, une première demande ! Il s’agissait d’un homme qui se présentait comme un nomade amené à se déplacer fréquemment et qui aurait grand plaisir à partager ses aventures ainsi qu’une tasse de thé en échange de nuits ponctuelles au gré de ses séjours.

Sans attendre, Louise lui fit savoir que sa porte lui était ouverte et il ne fallut pas longtemps pour qu’une date soit décidée pour une première rencontre.

Louise passa des heures à ranger son logement pour le moins irréprochable et à préparer un accueil dont même ses enfants ne bénéficiaient pas. Lorsque son visiteur se présenta, Louise lui ouvrit avec son plus grand sourire, le regard pétillant. Il s’agissait d’un homme qu’elle envisageait plus jeune. Il n’était pas très grand, plutôt mince voire maigre mais, lui aussi, le regard plein de malice et la stature d’une personne qui a vécu des tas de choses.

Louise ne fut pas déçue. M. Robert, comme il s’était présenté, était une mine sans fond de témoignages et d’anecdotes. Ses activités l’avait mené aux quatre coins du monde. Louise, ne souhaitant être trop curieuse le supposait commercial même si elle espérait secrètement qu’il soit une sorte d’agent secret.

Elle vécue cette première rencontre comme une évasion. En écoutant attentivement les aventures de M. Robert, elle fermait parfois les yeux pour mieux visualiser les contrées que son invité évoquait avec tellement de détails. Sa voix était chaude et posée, son discours emprunt d’un profond respect et d’un humour piquant.

Lorsqu’il prit congé le lendemain, il remercia chaleureusement Louise et lui fit la promesse d’une prochaine visite imminente. Une fois la porte refermée, elle se précipita vers son téléphone pour évoquer auprès de ses enfants et amis son initiative et la belle rencontre avec cet étonnant voyageur. Elle avait le sentiment de renaître et scruta avec plus d’avidité encore sa messagerie.

Elle n’en doutait pas, M. Robert était un homme de parole. Celui-ci s’annonça pour une nouvelle visite quelques semaines plus tard. À nouveau leur rencontre fut un moment délicieux et enivrant. Ils finirent par se voir à intervalles plus ou moins réguliers. L’homme voyageait léger, simplement accompagné d’une petite valise et laissant toujours derrière lui une chambre d’une propreté impeccable.

Un jour, tandis qu’ils étaient l’un et l’autre à leur quatrième ou cinquième tasse de thé, M. Robert pris Louise au dépourvu par l’intermédiaire d’une invitation aussi soudaine qu’inattendue…

– Mais dîte-moi Louise, je prends beaucoup de plaisir à évoquer mes souvenirs mais, que diriez-vous de quitter votre appartement et parcourir avec moi un peu de pays ?

Louise demeura muette, les yeux grands ouverts et quelque peu incertaine quant au propos qu’elle venait d’entendre. Il reprit assuré :

– Mais oui voyons, vos enfants sont grands, ils font leur vie et, quant à moi, je serai bien heureux de pouvoir profiter de votre compagnie !

Il lui laissa à peine le temps de reprendre ses esprits qu’il conclut :

– Voilà ce que nous allons faire, je reviens d’ici quelques semaines et nous repartons ensemble, au moins pour quelques jours.

Le lendemain, après que M. Robert ait pris congé, Louise était toute agitée, prise entre scepticisme et excitation. « Était-il bien sérieux ? » se demandait-elle. « Sans doute pas. Pour quelle raison s’encombrerait-il de moi… ? » Mais, au fond d’elle, rien n’était plus fort que le désir d’y croire et la volonté de quitter ces murs qu’elle ne connaissait que trop.

Elle suivi les instructions que lui avait transmises M. Robert : peu d’affaires, juste l’essentiel. Les jours passèrent et plus de nouvelle. Elle songea « Mais quelle sotte je fais » tout en conservant sa valise prête dans l’entrée et en ne pouvant s’empêcher de la guetter du coin de l’œil dès qu’elle passait à proximité.

Un matin, le téléphone sonna. Elle décrocha, pensant entendre une de ses filles lorsque…

– Bonjour Louise. Ici M. Robert. Écoutez, je viens d’arriver. Je suis chez vous d’ici une heure. Vous êtes toujours disposée à m’accompagner ?

Après avoir raccroché, Louise passa les pièces en revue. Tout était à sa place, le gaz comme l’électricité coupés, la fenêtre de la cuisine entrebâillée… quand soudain, on frappa à la porte…

Louise ouvrit aussi grand que l’était le sourire qui éclairait son visage. M. Robert, toujours dans une certaine retenue, esquissait lui-aussi un rictus de satisfaction. Il tendit la main vers Louise qui l’attrapa et franchit, légère le seuil de sa porte.

Plus tard dans la journée, c’est un voisin qui la découvrit. Elle était étendue sur son palier, sa valise au bout du bras, les yeux fermés et le visage étonnamment détendu. On aurait dis que ses derniers instants s’étaient accompagné d’un bonheur intense, entier. Lorsque les messieurs des pompes funèbres se présentèrent, ils la trouvèrent belle, toute endimanchée et dans une position qui aurait pu laisser penser qu’elle s’était simplement endormie.

Ses proches s’étonnèrent face à tant de minuties et de soins, comme si elle avait, en toute conscience, préparé son départ. Le bonheur qu’affichait son visage demeura une énigme mais tous s’accordaient sur l’évidence qu’elle était partie heureuse vers ce nouveau voyage.

Ce récit est inspiré d’une création collective improvisée à l’occasion d’un atelier conte animé par François Debas au sein de la MJC du Grand Cordel, à Rennes, quelque part vers 2019.

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